« L'affaire Sokal » : les retombées d'un canular

 

Serge Larivée

 

 

Lorsque B. Robbins et A. Ross, les co-éditeurs de la revue Social Text, une prestigieuse revue de gauche d'études culturelles (cultural studies), acceptent de publier un manuscrit du physicien Alan Sokal, au titre pour le moins pompeux : «Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformative de la gravitation quantique»(Sokal, 1996a), ils ne s'attendaient sûrement pas à la bombe qui allait leur tomber dessus quelques semaines plus tard. En effet, Sokal (1996b) révèle dans une revue concurrente, Lingua Franca, que l'article publié dans Social Text n'est qu'un canular visant à ridiculiser les écrits d'un certain nombre de postmodernistes qui, au nom du relativisme cognitif réduisent l'objectivité des chercheurs et les constats scientifiques à une pure convention sociale, une narration parmi d'autres. Il s'agissait en fait d'un texte absurde, hilarant, sans queue ni tête, dont la publication démontrait à quel point les tenants d'une certaine mode intellectuelle se gargarisaient de phrases savantes dénuées de sens. Le tollé soulevé par ce canular n'aurait peut-être pas eu trop de répercussions outre-mer — quoique l'Internet n'a pas de frontières —, n'eut été la publication en France d'un ouvrage dévastateur, Impostures intellectuelles (Sokal et Bricmont, 1997), qui appuie avec une force accrue ce que le canular voulait montrer.

Cet éditorial s'interroge sur la portée des accusations de Sokal et de Bricmont en ce qui concerne l'intervention psychosociale. La première partie présente les faits, soit la liste des imposteurs, la nature de leurs délits et les raisons d'un tel canular. La parole est ensuite aux accusés; je discuterai alors de la valeur des arguments des uns et des autres. La troisième partie discutera de la pertinence des analogies et des métaphores pour justifier un certain discours «scientifique» et soulèvera le sempiternel débat entre culture scientifique et culture humaniste. On aura compris ma sympathie pour Sokal et Bricmont et, par conséquent le caractère délicat de ma tâche. Je me sens d'autant plus à l'aise de réfléchir sur les retombées de ce qui s'apparente à une certaine imposture au nom de la science, que j'ai dénoncé à moult reprises la fraude dans le camp des scientifiques (Larivée, 1994, 1995a,b; Larivée et Barufaldi, 1993). Comme l'objectivité n'est pas l'absence totale de préférences, j'espère qu'on reconnaîtra mon effort de traiter loyalement les faits. Pour conclure, je me demanderai «comment en est-on arrivé là?»

 

Pourquoi un tel canular ?

Sokal s'affiche homme de gauche et féministe convaincu. Traditionnellement, la gauche est associée à la science dans son combat contre l'obscurantisme puisque, pensent ses défenseurs la pensée rationnelle et l'analyse courageuse de la réalité objective, tant naturelle que sociale, sont indispensables pour combattre les mystifications du pouvoir (Kamiya, 1996). Exaspéré par les assauts croissants contre cet héritage chez les intellectuels de gauche et inquiet de leur subjectivisme et de leur relativisme lorsqu'ils considèrent que la science n'est rien d'autre qu'une narration, une convention sociale ou un mythe parmi les autres, Sokal a décidé de tester le sérieux du courant postmoderne. Face à une culture qui s'autoreproduit et ignore la critique externe, la satire lui est apparue tout indiquée.

Ainsi prit forme chez Sokal l'idée de soumettre à une revue d'études culturelles, leader incontesté dans son domaine, un texte délibérément truffé d'absurdités mais bien écrit et orienté dans le sens des postulats idéologiques de ses éditeurs. Compte tenu des garanties habituelles qu'offre une revue de ce genre quant à la valeur scientifique des articles : comité de rédaction, politique éditoriale, recours à des lecteurs arbitres dont l'expertise est reconnue et qui sont capables de passer au crible les textes soumis, Sokal s'est donc demandé si cette revvue publierait son essai. Sokal se plaçait en fait en situation de réfutabilité : il teste les critères de reconnaissance de la validité du type de discours contenu dans son texte, en l'occurrence, le discours post-moderne. Si les défenseurs du discours mettent à jour le canular («ce type se fout de notre gueule»), c'est un point en faveur de la pertinence des critères, s'ils ne s'en aperçoivent pas (il est des nôtres, on publie), les critères ne sont pas pertinents. Sokal a offert aux postmodernes l'opportunité de démontrer leur rigueur intellectuelle. Malheureusement pour eux, ils ont échoué et Sokal a gagné (Rio, 1997).

 


Un immense éclat de rire

Le canular de Sokal[1] constitue un collage hallucinant de centaines de citations absurdes, mais authentiques, d'intellectuels français et américains célèbres faisant appel à la mécanique quantique, à la théorie de la relativité, à la topologie en mathématiques. Ces citations, utilisées  abondamment par les postmodernes, démontreraient selon eux que la réalité n'existe pas, que la science moderne le prouve, que la gravité quantique a de profondes implications politiques, bien entendu progressistes (Levisalles, 1996). En plus des 109 notes infrapaginales et des 235 références qui mettent en scène des scientifiques prestigieux, des philosophes, des psychanalystes et des théoriciens des social studies, Sokal imite sans peine le jargon et le style appropriés. Impressionnés, les éditeurs de Social Text publient son texte dans un numéro spécial consacré à la querelle entre les sciences dures et les sciences sociales (voir Encart 1 pour un résumé).

 

Encart 1.- Résumé du canular de Sokal (1996a)

 

L'un des prétendus objectifs de Sokal vise à remettre en cause les fondements de la science orthodoxe. S'appuyant entre autres sur des études féministes et poststructuralistes, il démontre que que l'existence d'un monde extérieur dont les lois peuvent être découvertes n'est qu'un dogme illusoire de la science occidentale:   la réalité physique tout comme la réalité sociale d'ailleurs sont essentiellement l'objet d'une construction sociale et linguistique. Puisque la science moderne etsa méthode ne constituent qu'une façade d'objectivité, au diable le concept de vérité.

Ce faisant, non seulement sautent les barrières artificielles entre les scientifiques et le grand public, mais l'enseignement des sciences et des mathématiques perdrait enfin ses caractères impérialiste et élitiste. En introduisant des idées empruntées aux défenseurs du féminisme, de l'homosexualité, du multiculturalisme et de l'écologisme, il est évidemment difficile de prévoir ce que serait le nouvel «arbre de la science». On peut toutefois anticiper que la théorie des catastrophes et celle du chaos fonderont toutes les mathématiques futures, la première en raison de ses insistances dialectiques sur le caractère lisse/discontinu et sur la métamorphose / le dépliage; la seconde, à cause de la compréhension du phénomène, à la fois mystérieux et doué d'ubiguité, de la non-linéarité. Dans tous les cas, cette nouvelle science postmoderne sera résolument libératrice.

 

Après l'immense fou rire suscité par son texte ou en tout cas qu'il aurait dû susciter[2] en collaboration avec Bricmont (1997) étaye dans Impostures intellectuelles, la démonstration en commentant des textes qui illustrent les mystifications pseudo-scientifiques de ceux dénoncés dans Social Text. En publiant cet ouvrage, Sokal et Bricmont s'attaquent à «la réputation qu'ont ces textes d'être difficiles parce que profonds (...) s'ils sont incompréhnsibles, c'est pour la bonne raison qu'ils ne veulent rien dire» (p. 15). Voilà qui devrait rassurer les étudiants dépasséspar les écrits de ces intellectuels qui ne savent vraiment pas ce qu'ils disent.

L'exploit de Sokal n'est pas une première et tromper la rédaction d'une revue ne prouve pas grand chose. Par contre, si la publication d'un tel contenu met en cause la politique éditoriale de Social Text, elle questionne surtout les normes d'un large pan de la communauté intellectuelle rattachée essentiellement au courant dit postmoderne, courant fréquenté principalement par des littéraires, des philosophes, des anthropologues et des psychanalystes. La réussite de ce canular illustre le laxisme du milieu des «cultural studies» où se déploie une réflexion de type humaniste sur les grands problèmes socio-culturels et ce, en faveur d'un certain relativisme cognitif. La démonstration est percutante : quiconque souhaite s'inscrire dans le courant postmoderne n'a qu'a utiliser le vocabulaire approprié, l'enrober adéquatement et de se lancer dans des pseudo-démonstrations agréables aux éditeurs des revues visées comme celle de Sokal dès le deuxième paragraphe de son article : «...il est ainsi devenu de plus en plus clair que la «réalité» physique, tout autant que la «réalité» sociale, est fondamentalement une construction linguistique et sociale... et que le discours de la communauté scientifique, malgré sa valeur indéniable, ne peut prétendre à un statut épistémologique privilégié par rapport aux narrations contre-hégémoniques émanant de communautés dissidentes ou marginalisées» (p. 212). En fait, on retrouve le «tout est bon» de Feyerabend (1979).

 

Les imposteurs et leurs impostures

Ce ne sont pas tant les individus qui sont visés que le type de culture que leurs écrits véhiculent. Qui sont-ils et quel est le domaine de leur compétence? J. Lacan, psychanalyse; J. Kristeva, critique littéraire, psychanalyse, philosophie politique; L. Irigary, psychanalyse, linguistique, philosophie des sciences; B. Latour, sociologie des sciences; J. Baudrillard, sociologie et philosophie; G. Deleuze, philosophie; F. Guattari, psychanalyse; P. Virilio, architecture et urbanisme; et quelques autres qui n'ont cependant pas droit à un chapitre en particulier. Les abus qui leur sont reprochés sont de quatre ordres (voir Sokal et Bricmont, 1997, p. 14-15) :

1. Ces auteurs parlent abondamment de théories scientifiques dont ils n'ont qu'une vague idée. En fait, ils utilisent des concepts scientifiques sans se soucier de leur signification.

2. Ils importent des notions de sciences exactes dans les sciences humaines sans fournir la moindre justification empirique ou conceptuelle.

3. Ils exhibent une érudition superficielle en jetant sans vergogne des mots savants à la tête du lecteur et dans des contextes où ils n'ont aucune pertinence.

4. Ils manipulent des phrases dénuées de sens et se livrent à des jeux de langage qui donnent lieu à une véritable intoxication par les mots combinée à une superbe indifférence pour leur signification.

J'illustrerai ces abus en m'inspirant du chapitre consacré à Lacan, l'imposteur le plus connu des intervenants psychosociaux des imposteurs cités plus haut. D'entrée de jeu, Sokal et Bricmont situent le cadre de leur critique. Ils ne se prononcent pas sur la partie proprement psychanalytique des travaux lacaniens, ils se contentent «d'analyser certaines de ses nombreuses références aux mathématiques» (p. 25)[3]. L'intérêt de Lacan pour les mathématiques porte surtout sur la topologie, branche des mathématiques qui concerne la propriété des surfaces (p. 26). «... on peut montrer qu'une coupure sur un tore correspond au sujet névrotique.» Interrogé si l'utilisation de cette topologie est au mieux une analogie pour expliquer la vie de l'esprit, Lacan répond : «ce n'est pas une analogie... Ce tore existe vraiment et il est exactement la structure du névrosé. Ce n'est pas une analogie; ce n'est pas même une abstraction, car une abstraction est une sorte de diminution de la réalité, et je pense que c'est la réalité.» (Lacan, 1970, p. 192-196 in Sokal et Bricmont, 1997, p. 26-27).

L'exemple du tore n'est pas isolé. Sokal et Bricmont citent un ensemble d'objets topologiques (ruban de Môbius, spire, bouteille de Klein) ou de termes mathématiques (espace, borné, fermé, topologie) auxquels recourt Lacan sans se soucier de leur signification et surtout sans rendre compte de leur pertinence dans le domaine de la psychanalyse.

Pour ajouter un exemple, tous les impuissants de la terre pourrait peut-être se passer de Viagra et des conseils de leur sexologue s'ils comprenaient enfin que leur «organe érectile vient à symboliser la place de la jouissance, non pas en tant que lui-même, ni même en tant qu'image, mais en tant que partie manquante à l'image désirée : c'est pourquoi il est égalable au _-1 de la signification plus haut produite, de la jouissance qu'il restitue par le coefficient de son énoncé à la fonction de manque de signifiant : (-1)» (Lacan, 1971a, p. 183-185 in Sokal et Bricmont, 1998, p. 32). Que dire de plus? Non seulement tout cela est incompréhensible, mais les analogies entre concepts mathématiques et psychanalytiques se révèlent arbitraires, sans fondement et nullement justifiés sur le plan empirique ou conceptuel.

Sokal et Bricmont dénoncent à leur manière ce que d'autres avant eux (voir Larivée, 1996, 1997 pour une recension des écrits) ont amplement démontré : la propension des psychanalistes en général et de Lacan et de ses disciples en particulier aux jeux de langage au détriment de l'observation et de l'expérimentation. Ils ont ainsi réussi à convaincre à peu près tout le monde que la psychanalyse détient les clés d'interprétation de tous les troubles psychologiques, un tour de force d'autant plus pernicieux que les interprétations psychanalytiques n'obéissent à aucune règle empiriquement vérifiable. En évitant de se soumettre au verdict des faits, ils peuvent ainsi triturer à qui mieux mieux les concepts pour assurer la cohérence théorique.

La large audience de la psychanalyse tient probablement aussi à un autre tour de force non moins suspect : répandre sa façon de voir en puisant une partie de son vocabulaire dans le quotidien tout en réservant aux initiés le sens profond des textes fondateurs. À cet égard, les écrits lacaniens constituent une perle rare : on ne peut les pénétrer qu'à l'aide d'une véritable herméneutique dont seuls quelques élus détiennent la clé. De plus, peu soucieux du fait qu'un mot se révèle d'autant plus pauvre en information qu'il est riche de divers sens, les psychanalystes octroient de multiples significations à certains termes, augmentant ainsi la confusion qu'ils restent évidemment les seuls à pouvoir élucider. Leur manie des guillemets ou l'abus de majuscules avec des mots courants (par exemple : L'Autre, le Sujet) et qu'ils sont les seuls évidemment à pouvoir décrypter accentuent le caractère hermétique de leur savoir singulier et, partant, leur impérialisme. Heumpty Deumpty dialoguant avec Alice à propos du terme «gloire» ne fait pas pire.

Je ne sais ce que vous entendez par «gloire» –, dit Alice. Heumpty Deumpty sourit d'un air méprisant.

— Bien sûr que vous ne le savez pas, puisque je ne vous l'ai pas encore expliqué. J'entendais par là : «Voilà pour vous un bel argument sans réplique!»

—Mais «gloire» ne signifie pas «un bel argument sans réplique», objecta Alice.

— Lorsque moi j'emploie un mot, répliqua Heumpty Deumpty d'un ton de voix quelque peu dédaigneux, il signifie exactement ce qu'il me plaît qu'il signifie... ni plus, ni moins.

– La question, dit Alice, est de savoir si vous avez le pouvoir de faire que les mots signifient autre chose que ce qu'ils veulent dire.

— La question, riposta Heumpty Deumpty, est de savoir qui sera le maître... un point, c'est tout (Carroll, 1971, p. 157 et 159).

Ces jeux de langage peuvent évidemment conduire à des abus de pouvoir.

La réponse donnée par Lacan (1977) quant à la nature de la clinique psychanalytique n'est-elle pas de cet ordre? «Ce n'est pas compliqué. Elle a une base- C'est ce qu'on dit dans une  psychanalyse. En principe, on se propose de dire n'importe quoi, mais pas de n'importe où- de ce que j'appellerai pour ce soir le dire-vent analytique... On peut aussi se vanter, se vanter de la liberté d'association, ainsi nommée... (p. 7). Évidemment, je ne suis pas chaud-chaud pour dire que quand on fait de la psychanalyse, on sait où on va. La psychanalyse, comme toutes les autres activités humaines, participe incontestablement de l'abus. On fait comme si on savait quelque chose» (p. 10). De tels jeux de langage peuvent évidemment conduire à des abus de pouvoir, sinon carrément au dogmatisme. D'ailleurs, Lacan n'hésite pas à proclamer son infaillibilité. «Je dis toujours la vérité : pas toute, parce que toute la dire, on n'y arrive pas. La dire toute, c'est impossible, matériellement : les mots y manquent (...) À le dire crûment, vous savez que j'ai réponse à tout, moyennant quoi vous me prêtez la question : vous vous fiez au proverbe qu'on ne prête qu'au riche. Avec raison» (Lacan, 1973, p. 9, 47).

Les effets pervers d'une telle attitude n'échappe à personne. Les disciples perdent tout sens critique et se contentent de croire les affirmations du maître qui seul trancher entre le vrai et le faux même, dût-il se contredire. Par exemple, Roustang (1976, p. 49) avoue que Lacan peut affirmer n'importe quoi, et même le contraire, on y adhère sans délai. Durant quinze jours le bruit a couru que la forclusion était réversible, car, de très bonne source, le sachant l'avait dit : donc, tout le monde le croyait. Passé ce délai, les mêmes très bonnes sources devaient faire savoir qu'il n'en était rien : le même tout le monde crut qu'il n'en était donc rien et que la forclusion n'était pas réversible.

Si les écrits de F. Dolto sont moins hermétiques et donc plus accessibles, ils ne sont malheureusement pas exempts d'élucubrations lacano-freudiennes. Ainsi, avec une impertrubable assurance, elle affirme que de nombreux échecs scolaires résultent de ce que le «li-vre» évoque chez l'enfant le lit parental, et les rapports arithmétiques, les rapports sexuels. «Mais d'abord le mot «lire» est un mot qui, pour certains enfants, éveille quelque chose de totalement tabou : c'est le lit conjugal des parents. Au moment où l'enfant est en train d'élaborer son interdit de l'inceste, le verbe du «lit» que leur paraît être le mot «lire» rend ce mot banni, et les activités qui entourent le fait de lire sont quelque chose qui le met dans un très grand trouble. Bien sûr, les maîtresses d'école ne le savent pas et cela doit rester inconscient (Dolto, 1990, p. 19). Comment expliquer dès lors que des individus parlant une autre langue que le français aient aussi des problèmes de lecture?  Les mots de «lire» et «écrire», pour certains enfants, sont des signifiants inconscients de l'union sexuelle dont on ne leur pas clairement parlé et qui, à cause de cela, les empêchent de dépasser le trouble que ces mots induisent dans leur vie imaginaire. Leur curiosité, quelle qu'elle soit, leur semble coupable... Expliciter le sens de ce mot de «lire» et de ce mot d'«écrire», par rapport aux incidents dans le couple des parents et à la vie génitale des parents levait le voile... Le calcul étant tout ce qui se passe autour des nombres et des «opérations». La multiplication : comment un et un, dans la vie quelquefois ça fait trois au lieu que un et un ça fasse deux quand c'est des choses. Comment un tout seul (avec une maman toute seule) on soit (on est, on naît) tout d'un coup trois, parce que maman a un bébé sans qu'il y ait un «papa» (Dolto, 1990, p. 38-39).

Par ailleurs, dans Le cas Dominique, Dolto (1974) raconte l'histoire d'un enfant de quatorze ans, effrayé par les objets qui tournent (ex. : bicycles, manèges). La célèbre psychanalyste avait découvert, d'une part, comment Dominique dominait sa mère au point de devenir le phallus de maman et, d'autre part, combien la naissance de sa soeur Sylvie avait été catastrophique. En effet, toute l'image dynamique semble être la signalisation de l'existence de Dominique en tant qu'il est encore vivant. Mais cela pouvait être annulé... tout cela ne pouvait être pérennisé que s'il vit (or précisément voici venue... Sylvie) (Debray-Ritzen, 1991, p. 160).

Les citations psychanalytiques de Lacan et de Dolto rapportés ici débordent évidemment du cadre des accusations portées par Sokal et Bricmont. Elles illustrent toutefois que l'imposture ne réside pas seulement dans l'utilisation cavalière de concepts mathématiques où ils sont totalement dénués de sens, mais aussi à l'intérieur même de la théorie psychanalytique.

 

LES RÉACTIONS

 

 

Dans l'ensemble, la communauté scientifique a appuyé Sokal et par la suite salué l'ouvrage qu'il a cosigné avec Bricmont. Le contenu des réactions et des nombreux commentaires suscités sur Internet, dans les quotidiens, les magazines et les revues scientifiques, aux États-Unis d'abord, en Europe et en Amérique du Sud, montre bien que l'affaire laisse peu de monde indifférent (voir Encart 2 pour une liste non exhaustive des publications en langue française et anglaise). On peut dégager trois genres de réactions négatives dont des affirmations gratuites et des accusations ad hominem formulées dans la plupart des cas par les personnes visées; des objections mieux justifiables mais qui, à l'examen, ne tiennent pas la route. Quant au troisième type de réactions, il comprend essentiellement trois aspects : le premier, plus périphérique, concerne l'usage des métaphores et des analogies, le second, plus central, concerne les dérives relativistes en épistémologie; et le troisième, l'éternel débat entre la culture scientifique et la culture humaniste. Ces trois aspects du troisième type de réactions feront l'objet de la troisième partie de cet éditorial.

Cependant, une réaction demeure inclassable : un des éditeurs de Social Test a soupçonné Sokal de croire vraiment ce qu'il avait écrit pour ensuite crier à la parodie sous la pression de ses pairs (Robbins et Ross, 1996). Sokal (1996) s'en est dit fort amusé et a confirmé que son texte était bel et bien une parodie.

 

Encart 2.- Liste non exhaustive des publications en langue française et

                  anglaisse sur «l'affaire Sokal»

 


Quelques affirmations gratuites et autres arguments ad hominen

 

L'encart 3 fournit un échantillon des protestations contre la démonstration de Sokal. De toute évidence, les protestataires n'ont pas lu attentivement l'article de Sokal ni l'ouvrage subséquent. Il se peut que Sokal se trompe, mais l'honnêteté intellectuelle requiert un peu plus de rigueur dans l'argumentation. Les attaques ad hominen ne peuvent davantage remplacer la discussion étayée ni la réfutation fondée des thèses en cause. Pour respecter les limites d'un éditorial, je choisis de réagir à trois protestations (identifiées par un astérique dans l'encart 3) : l'une concerne la soi-disant francophobie des auteurs; une autre, le peu d'intérêt que l'ouvrage devrait susciter; la troisième, la motivation qui est censée avoir guidé les auteurs, la volonté de nuire.

 


Encart 3. - Quelques affirmations gratuites et autres attaques

                    ad hominem

 

 

*     «... le contresens paraît total entre une culture anglo-saxonne basée sur le fait et l'information et une culture française qui joue plutôt de l'interprétation et du style.» (Bruckner, 1997, p. 124)

 

*     «La compétition économique... entre l'Europe et l'Amérique entraîne un nouveau partage du monde, opposant des intérêts farouches et des replis identitiaires... nous assistons actuellement à une véritable francophobie» (Kristeva, 1997, p. 122)

 

*     «Le livre, coécrit avec Bricmont, physicien par ailleurs connu pour son hostilité à la sous-culture française parisienne» (Fleury et Limet, 1997, p. 5)

 

      «Un faut débat... Quand il (Sokal) dit : ça parle de physique, et je ne comprends pas, il énonce son ignorance énorme». De plus, «C'est un naîf s'il pense qu'un énoncé scientifique n'a qu'un seul sens dans une seule science.» (Bensaude, in Levisalles, 1997, p.    )

 

*     «On eût aimé un livre sérieux et se soumettant à la rigueur de l'analyse. Au lieu de cela, ... (l'ouvrage) ne laisse aucune ambiguité sur la motivation des auteurs : la volonté de nuire.» (Fleury et Limet, 1997, p. 5)

 

      Sokal et Bricmont sont «des scientistes pédants qui se contentent de relever les fautes de syntaxe dans les lettres d'amour.» (Maggioni, 1997, p. 29)

 

      «Le propos est nul et non avenu.» (Latour, in Levisalles 1997, p. 28)

 

      «Une farce sans valeur d'enseignement et sans intérêt, car il est impossible de les généraliser.» (Le Bras, 1997, p. 95)

 

      Cet ouvrage est un «produit intellectuellement et politiquement insignifiant et pesamment désinformateur.» (Kristeva, 1997, p. 122)

 

      Ces attaques... ne cherchent pas à comprendre, mais à parodier, à dénigrer, à piéger, à salir (Il s'agit) d'un «chauvinisme anti-européen... (ils) semblent penser qu'on peut spéculer à la baisse sur la pensée comme sur le marché de l'art.» (Duclos, 1997, p. 10  )

 

      «Le genre littéraire du sottisier, auquel se réduit le livre de Sokal et Bricmont, sombre presque systématiquement dans la bêtise qu'il prétend dénoncer.» (Levy-Leblonal, 1997b, p. 10)

 *    «La publication de ce livre blessant rapportera sans doute de l'argent à son éditeur, à ses auteurs et aux journalistes qui se réveillent en criant au scoop, alors que l'affaire est enterrée depuis plus d'un an sous une indifférence polie.» (Fleury et Limet, 1997, p. 5)

 

      «C'est... une véritable fumisterie, l'entreprise de deux ouvriers-fumistes qui croient réparer la cheminée et, au lieu de feu, n'y font naître que fumée.» (Maggiani, 1997, p. 29)

 

      «Opération scientiste de dévaluation intellectuelle, la vraie victime, c'est la pensée.» (Van Renterghem, 1997, in Treimer, 1997, p. 18)

 

 

·                       L'accusation de francophobie est plutôt curieuse. D'abord elle est fausse et même si elle était fondée, il faudrait le démontrer tout en exposant la validité ou l'invalidité des arguments. Si Sokal et Bricmont avaient l'intention de critiquer la philosophie française en tant que telle, ils se seraient attaqués à des philosophes de pointe connus comme Althuser, Barthes, Foucault, pour n'en nommer que quelques-uns. Ils pourfendent plutôt des intellectuels français qui tirent un pouvoir personnel à même un langage hermétique accessible aux initiés et ce, sans égards aux faits. Invoquer les différences culturelles pour justifier les abus dénoncés n'avance strictement à rien et dévalue l'ensemble de la pensée scientifique française. S'il est vrai que les revues scientifiques de culture francophone laissent plus d'espace aux réflexions théoriques alors que les revues scientifiques anglo-saxonnes préfèrent consacrer plus d'espace aux aspects méthodologiques et à la présentation des résultats, il n'en demeure pas moins que la rigueur reste«de rigueur» dans les deux cas. Ceux qui accusent Sokal et Bricmont de francophobie n'ont probablement pas lu le dernier paragraphe de leur ouvrage : «Finalement, souvenons-nous qu'il y a bien longtemps, il était un pays où des penseurs et des philosophes étaient inspirés par les sciences, pensaient et écrivaient clairement, cherchaient à comprendre le monde naturel et social, s'efforçaient de répandre ces connaissances parmi leurs concitoyens, et mettaient en question les iniquités de l'ordre social. Cette époque était celle des Lumières, et ce pays était la France» (Sokal et Bricmont, 1997, p. 228)[4].

Ce qui est reproché aux auteurs français plus précisément vise leur utilisation erronée ou arbitraire de certains concepts scientifiques mal assimilés comme, par exemple, la relativité, la mécanique quantique, la théorie du chaos, ce qui n'est pas sans influence sur la gauche américaine. En fait, la vraie cible, c'est un discours postmoderne américain totalement dénué de rigueur et dont les défenseurs oeuvrant dans les sciences humaines et les études littéraires (les humanistes, les cultural studies) importent les écrits des penseurs français dénoncés par Sokal et Bricmont.

·                      En date du ....................................... 1998, une recherche des documents disponibles sur le World Wide Web à l'aide du moteur de recherche Alta Vista (mots clés : sokal et bricmont) rapporte 5,374 documents. Une recherche parmi les groupes de discussion (USENET) à l'aide du même moteur de recherche (mots clés : alan et sokal) rapporte 10 800 documents. De surcroît, suite à la publication d'Impostures intellectuelles, trois ouvrages sont parus : Défense des sciences humaines. Vers une désokalisation (Richelle, 1998), Sciences en guerre. Impostures et malentendus de l'affaire Sokal (Jurdant et Savary, 1998) et L'affaire Sokal ou la querelle des impostures (Jeanneret, 1998). Pour une affaire «enterrée depuis plus d'un an sous une indifférence polie», on repassera.

  L'attaque ad hominem portée par Fleury et Yun Sum Limet (1997) atteint un sommet. Ils affirment queImpostures intellectuelles ne laisse aucune ambiguité sur la motivation des auteurs : la volonté de nuire. Entre autres,Sokal et Bricmont auraient cherché à salir la réputation de Derrida en citant une réponse de quatre lignes de ce dernier à une question orale lors d'un colloque, ce qui les rangerait du côté de l'imposture qu'ils tentent de dénoncer. Qu'en est-il au juste? L'attaque contre Derrida est tout simplement inexistance. Il y est plutôt écrit : «bien que la citation de Derrida reprise dans la parodie de Sokal soit assez amusante, elle semble être isolée dans son oeuvre; nous n'avons donc pas inclus de chapitre sur Derrida dans ce livre» (Sokal et Bricmont, 1997, p. 17). Mais alors sur quoi se fondent les accusations? Sous le couvert de citer Impostures intellectuelles, ils citent en réalité un brouillon préliminaire et confidentiel remis un an plus tôt à la demande  de Fleury en tant qu'éditeur chez Hachette. Refuser le manuscrit relevait de ses prérogatives, mais de là à citer à titre d'extraits du livre publié ceux d'un manuscrit confidentiel, extraits qui n'apparaissent plus dans la version finale, il y a une marge qui interroge l'éthique professionnelle.[5]

 

Des objections mieux justifiables mais qui ne tiennent pas la route

Parmi les objections qui auraient pu être fondées, notons celles qui touchent le caractère marginal des citations, la question des compétences et l'abus de confiance. Une quatrième objection, leur soi-disant baisse des sciences humaines sera traitée plus loin.

·                      L'objection relative au caractère marginal des citations ne tient pas. D'une part, elle pourrait signifier qu'il s'agit de citations hors contexte, donc de citations tronquées. J'ai mesuré en centimètres le texte des sept chapitres consacrés à chacun des auteurs critiqués par Sokal et Bricmont. Le tableau 1 présente la longueur des commentaires de Sokal et Bricmont ainsi que la mesure et le pourcentage des citations par ailleurs en plus petits caractères. Le pourcentage de citations varie entre 25,8% et 67,6% selon les chapitres et représente au total 50,6% du texte.


 

Tableau 1. - Pourcentage des citations en fonction de l'ensemble du texte

 

Auteur                          Nombre          Longueur des         Longueur des       % des citations

                                     de pages         commentaires            citations                en fonction

                                                                     en cm                       en cm                 de l'ensemble

                                                                                                                                      du texte

______________________________________________________________________________

 

Lacan                                  14                          84,9                          110,8                         56,6%

Kristeva                                 8                          63,6                            62,3                         49,5%

Irigary                                  12                        107,6                            78,5                         42,2%

Latour                                    6                          72,0                            25,1                         25,8%

Baudrillard                             5                          31,2                            44,7                         58,9%

Deleuze et Guattari             11                          49,0                          102,0                         67,5%

Virilio                                      5                          34,7                            31,3                         47,4%

 

TOTAL :                              61                        443,0                          454,7                         50,6%

 

Évidemment, une telle procédure n'élimine pas à 100% la possibilité de citations hors contexte, mais elle en diminue sensiblement la probabilité. On pourra toujours objecter que les «petites inexactitudes» soulignées par Sokal et Bricmont sont marginales en regard de l'ensemble de l'oeuvre de chaque auteur passé au crible. De fait, Sokal et Bricmont n'ont certainement pas la compétence requise pour juger de l'ensemble de l'oeuvre des auteurs qu'ils critiquent, mais ils le reconnaissent d'emblée. Par contre, lorsqu'on aborde des écrits dont le sens n'est pas évident, il n'est pas sans intérêt d'évaluer les propos relatifs à des domaines (comme les mathématiques) où les concepts ont un sens précis. Et si, après analyse, on constate que les parties du discours prêtant à la vérification n'ont pas de sens, on est en droit de se poser des questions sur les autres parties. Par ailleurs, Sokal et Bricmont reconnaissent volontiers la présence de différences quant aux emprunts à la science  (à l'ampleur de l'imposture) entre les auteurs critiqués. Enfin, en montrant (dissipant) ce qui n'a pas de sens dans les écrits des auteurs cités, peut-être le lecteur pourra-t-il y voir plus clair quant à la valeur du reste de leurs écrits.

·                      Sokal et Bricmont sont malvenus, pense-t-on, d'interdire aux philosophes de parler de science sous prétexte que ceux-ci ne bénéficieraient pas d'une formation scientifique, alors qu'eux-mêmes ne sont pas davantage fondés de parler de philosophie pour la même raison. Mais ce qui est en cause ici ce n'est pas la liberté de parole ni les diplômes, mais le contenu. Ensuite, il ne s'agit pas d'évaluer la psychanalyse, la philosophie ou la sociologie des sciences, mais de dénoncer l'utilisation abusive des concepts de physique et de mathématiques dans le cadre de disciplines qui n'ont rien à voir avec ces champs d'expertise.

·                      À la suite de la publication de l'article de Sokal (1996a), Fish (1996) a soulevé d'emblée le problème de l'abus de confiance. Sokal est d'ailleurs conscient de ladimension éthique de son entreprise peu orthodoxe. Lorsqu'on prétend opérer sur la base de la confiance mutuelle comme c'est le cas en science (la communauté scientifique s'attend en effet à ce que la soumission d'articles aux revues se fasse en toute bonne foi) la moindre tricherie sape cette confiance.

Les objections d'ordre éthique soulevée par Fish ressemblent cependant à la tactique courante de l'individu pris en flagrant délit : accuser l'accusateur[6]. En rréalité, Sokal n'invente aucune donnée : son texte est théorique et se trouve uniquement basé sur des publications accessibles à quiconque souhaite les consulter. Bien sûr, Sokal était en complet désaccord avec ce qu'il écrirait, mais telle est l'astuce. La tâche du comité de rédaction était d'évaluer la pertinence du contenu abstraction faite de sa provenance, d'où la pratique de l'évaluation en double aveugle dans un très grand nombre de revues scientifiques[7]. Même si les éditeurs de revues sont davantage enclins à publier des textes signalés par une sommité, cela ne justifie aucune entorse au processus d'évaluation. Dans le cas de Social Text, les éditeurs ont opté pour un comité de lecture à l'interne (cinq membres du comité de rédaction) plutôt que de recourir à des lecteurs externes. Or, selon Sokal (Reply to Fish), en dépit de ses demandes répétées au cours du processus éditorial pour recevoir des commentaires, des suggestions et des critiques, la seule chose qu'il ait reçue, c'est une lettre d'acceptation.


 

Métaphores et analogies

La fonction d'une métaphore consiste, précise Sokal, à éclairer une idée peu familière en la reliant à une autre plus familière et non l'inverse. Aussi peut-on se demander dans quelle mesure un lecteur formé en sciences humaines — le public cible des postmodernes — sera réellement éclairé par le recours à quelque concept physique ou mathématique plus ou moins maîtrisé, sinon dénué de sens en dehors de son contexte? Ce faisant, ne cherche-t-on pas plutôt à impressionner le lecteur non spécialisé dans le domaine des sciences par l'avalanche d'un jargon apparemment érudit? (Sokal, 1997b)

En réponse à Sokal et Bricmont, Lévy-Leblond (1997a) se demande si les physiciens sont autorisés à exercer le contrôle de la validité sur tout discours qui se réfère à leur discipline avant de leur décerner un label de scientificité. Bien sûr que non. Il ne s'agit pas ici de s'opposer au langage évocateur. Les scientifiques ont en effet compris depuis belle lurette la puissance évocatrice d'objets théoriques ou de phénomènes comme naine blanche, big bang, trou noir, mur du son, fusion à froid, mémoire de l'eau, théorie des catastrophes. Ils s'efforcent toutefois d'en donner une définition opérationnelle, ce qui réduit sensiblement le risque de dérives conceptuelles. Ce qui est en cause, c'est l'utilisation de termes ou de concepts scientifiques techniques en dehors de leur contexte et sans aucune justification empirique ou conceptuelle. Les métaphores et les analogies ont pour but de favoriser la compréhension du réel, qu'elles soient utilisées par le tout-venant, le poète ou le scientifique. Sauf erreur, on ne reproche pas au poète ses jeux de langage au plan sémantique, phonologique et pragmatique. S'il maîtrise les opérations du langage[8] au point de transgresser certaines d'entre elles au moment opportun, il n'en respecte pas moins les règles de grammaire et d'orthographe. À la limite, la liberté du poète n'est limitée que par la compréhension de ses lecteurs (voir encart 4). Que les littéraires poussent à l'extrême leur compétence linguistique, soit, mais s'ils veulent se réclamer de la science, ils doivent respecter ses règles du jeu.

 

Encart 4. - Licence et contresens

 

 

«Si un poète utilise des mots tels que «trous noirs» ou «degré de liberté» en dehors de leur contexte, sans savoir très bien de quoi il s'agit, cela ne nous dérange pas. De même, si un auteur de science-fiction trouve commode d'emprunter des passages secrets dans l'espace-temps pour remonter l'époque des croisades, on peut aimer ou non ce genre de littérature, ce n'est là qu'une question de goût.

Néanmoins, nous soutenons qu'en l'occurrence, il ne s'agit nullement de licence poétique. Ces auteurs tiennent des discours tout à fait sérieux sur la philosophie, la psychanalyse, la sémiotique ou l'histoire des sciences. Leurs oeuvres sont l'objet d'innombrables commentaires, analyses, séminaires et thèses de doctorat. Leur intention est clairement de faire oeuvre théorique et c'est sur ce terrain-là que nous les critiquons.» (Sokal et Bricmont, 1997, p. 18-19)

 

 

Les sciences dures ont certes l'avantage d'être des sciences logico-mathématiques dont la rigueur de la formalisation pallie grandement le flou langagier. Voilà une raison de plus pour les sciences molles (humaines et sociales) de redoubler de prudence afin d'éviter l'utilisation non seulement ridicule mais pernicieuse de concepts issus des sciences dures. Autrement dit, comme les objets d'étude de la physique sont nettement plus circonscrits et limités que les objets d'étude des sciences humaines, ils sont d'autant mieux protégés contre les errements verbaux. La complexité des sciences humaines et sociales devraient donc inciter ses défenseurs à redoubler de rigueur et de prudence.

 

Faut-il cloisonner les concepts?

 

 Richelle (1998) souligne judicieusement que les «légèretés dans l'appel aux autres sciences ou les incursions dans leur domaine en toute ignorance de cause ne vont pas que dans un sens» (p. 29); «... il ne manque pas d'exemples de mathématiciens et de physiciens, pour ne pas parler de biologistes, qui n'hésitent pas à traiter de psychologie en toute ignorance de cause» (p. 85). Le lecteur intéressé consultera avec plaisir l'article de Beller (1998) qui fournit de beaux exemples de chercheurs célèbres des sciences dures dont Bohr, Born, Jorden, Heisenberg et Pauli. On peut discuter ad infinitum des avantages et des inconvénients de l'utilisation d'analogies ou de métaphores empruntés à d'autres domaines. Disons que, indépendemment des abus des uns et des autres, la règle minimale de fonctionnement de l'utilisation de métaphores (voir encart 5) interdirait de confondre la carte et le territoire ou le menu et le repas. C'est là que pèche gravement Lacan lorsqu'il affirme que le «tore» n'est pas une analogie, mais bel et bien la structure du névrosé.

 

Encart 5.- Règle du jeu des métaphores

 

 

«... la métaphore est un jeu de la liberté, un exercice producteur de nouveauté, d'inattendu, d'insolite, l'une des sources principales de l'enrichissement du langage humain, et c'est vrai qu'il ne va pas sans risques. Ses errements, voire ses extravagances sont le prix à payer pour que ce jeu se poursuive. (...) Au jeu de la métaphore en science, il vaut mieux imposer quelques règles auxquels se tenir. Tentons donc de légiférer.

Règle première : ne hasarder l'analogie ou la métaphore à partir d'une autre science que si l'on a sérieusement pénétré et compris celle-ci, du moins dans son champ particulier auquel se réfère l'analogie ou la métaphore en question.

Règle deuxième : justifier avec rigueur la transposition analogique ou métaphorique d'un champ à l'autre.

Règle troisième : exprimer clairement, d'une manière dénuée d'équivoque, les rapports ainsi établis, de sorte que personne ne soit amené à les interpréter autrement.

Règle quatrième : rendre l'analogie ou la métaphore également acceptable à des experts des deux disciplines en cause — et s'il se peut, à l'aide de quelques artifices didactiques, à l'honnête homme intelligent.

Etc., etc.

(Richelle, 1998b, p. 58-59)

 

 

Si, à l'instar des poètes, l'utilisation d'analogies et de métaphores établissant des ponts entre diverses disciplines permet une meilleure compréhension et ouvre même des voies inédites,  tant mieux. Les exemples qui illustrent la valeur heuristique de la métaphore et de l'analogie sont nombreux et découlent habituellement d'une intuition qui sert alors de grille de lecture d'un ensemble de faits et en facilite la compréhension. Voici deux exemples issus des recherches sur l'intelligence. Je présenterai d'abord un exemple hautement didactique découlant d'un ouvrage de Sternberg (1990), Metaphors of Mind,  puis un exemple découlant de la théorie de l'évolution de Darwin dont les applications ont par ailleurs donné lieu au meilleur et au pire.

 

Metaphores of mind

 


La métaphore évolutionniste

Plus de quinze stratégies différentes peuvent être utilisées pour résoudre des problèmes relatifs à la quantifications des probabilités (Piaget et Inhelder, 1951). Dans le cadre d'une recherche (Larivée, Boulerice, Perrier et La Rocque, 1997) au cours de laquelle nous avons entre autres étudié l'utilisation des dites stratégies par des sujets de 6 à 18 ans, nous avons identifié trois stratégies qu'aucun sujet n'a utilisées. Pour expliquer ce résultat, nous avons eu recours, à l'instar de Siegler (1984, 1991), à un modèle cognitif d'inspiration darwinienne de variation et de sélection de stratégies, vu le caractère peu compétitif et partant de leur faible potentiel de sélection comparativement aux autres stratégies disponibles. Sans entrer dans le détail de ce modèle, relevons que, à l'instar du modèle darwinien, la compétition semble être une caractéristique particulière de la cognition. Le raisonnement de Darwin à propos des populations d'individus s'applique ici à des populations de stratégies cognitives. Toutefois, une stratégie cognitive  à fort pouvoir adaptatif n'implique pas nécessairement un choix a priori; elle découle plutôt de choix possibles, de la sélection et de la stabilisation a posteriori de stratégies qui se sont révélées efficaces. Le lecteur intéressé à l'application du darwinisme dans le domaine de la neurobiologie consultera entre autres les travaux de Changeux (Changeux et Connes, 1989; Changeux et Dehaene, 1989) et de Edelman (1987).

Mais au fait, est-on justifié de recourir ainsi à la théorie de Darwin, alors que celle-ci n'est pas réfutable au sens où l'entend Popper? Cette question est d'autant plus pertinente que les psychanalystes et les créationnistes (voir Lecourt, 1992) utilisent à souhait cet argument.

 

Darwinisme et réfutation

J'ai précisé ailleurs (Larivée, 1997) que le critère de réfutabilité n'en est qu'un parmi d'autres du fonctionnement de la science. En ce qui concerne les sciences humaines et sociales, l'application stricte du critère de réfutabilité n'est pas une solution gagnante, même s'il faut tendre à s'en approcher. D'ailleurs même dans le domaine des sciences dures, lorsque deux théories sont en compétition, la réfutation de l'une constitue souvent la vérification temporaire de l'autre. En sciences humaines et sociales ainsi que dans la vie de tous les jours, l'usage exclusif de la réfutation et l'abandon total de la vérification encourent en outre un prix trop élevé à payer. Il devient donc plus rentable — économie d'énergie oblige — d'utiliser un critère de plausibilité, surtout lorsqu'un même fait est compatible avec plusieurs théories, comme c'est le cas en sciences humaines et sociales. Si le chercheur ou l'intervenant veut bien faire l'effort de ne pas se laisser entraîner dans des préférences idéologiques, il lui faudra opter pour la théorie la plus plausibles (i.e. le plus proche des caractéristiques d'une théorie scientifique — incluant le critère de réfutabilité). La théorie darwinienne de l'évolution constitue une belle illustration de cette situation. Elle donna beaucoup de fil à retordre à Popper qui hésita longtemps à la considérer comme falsifiable. Dans Unended Quest (La quête inachevée), son autobiographie, Popper (1976) en arrive à la conclusion «que le darwinisme n'est pas une théorie testable, mais un cadre possible pour les théories scientifiques testables» (p.    ). En fait Popper résout le problème en décrivant le darwinisme comme une manière d'analyser les processus évolutifs. En considérant les mécanismes de mutation et de sélection comme les résultats de processus évolutifs, il met en évidence son caractère normatif, et dès lors, elle devient à la fois non falsifiable et pourtant scientifique.

Elle est non réfutable, car on ne voit pas très bien quel genre de faits pourrait en contredire la proposition «les phénomènes d'évolution s'expliquent par le jeu des mutations et de la sélection». Malgré son caractère non réfutable, en tout cas dans l'état actuel des connaissances, le darwinisme a joué et joue encore un rôle majeur dans l'histoire des sciences en général et des sciences de la vie en particulier (Boudon, p. 158-159). Réduit à sa plus simple expression, le message néo-darwinien est le suivant : si vous observez que telle espèce se trouve dans telle niche écologique, essayez de l'expliquer à partir de mécanismes de mutation et de sélection (les papillons de Manchester, p. 7).

L'exemple de la théorie de Darwin montre que parmi les théories scientifiques, certaines portent sur le réel, tandis que d'autres proposent plutôt des façons d'appréhender le réel, des cadres de pensée généraux (Boudon, 344-345), cadre équivalant ici à la notion de paradigme au sens kuhnien (Kuhn, 1972). J'ai expliqué ailleurs la notion de paradigme (Larivée, 1997). Rappelons seulement qu'un paradigme n'est ni vrai ni faux, il est plus ou moins judicieux, plus ou moins heuristique. Qui plus est, par définition, un paradigme n'est pas sans faille. Le choix des chercheurs en faveur d'une théorie plutôt qu'une autre ne s'appuie jamais sur des critères entièrement objectifs, mais se fonde, par exemple, sur le degré de précision, l'envergure, la simplicité, la fécondité ou encore l'élégance relatifs de telle théorie par rapport à telle autre (Bourdon, 1990, p. 220). La part de subjectivité dans l'appréciation d'une théorie ne signifie nullement cependant que les chercheurs sont prêts à adhérer à n'importe quelle théorie. La nature des débats scientifiques s'apparente en fait à celle d'une enquête judiciaire. Tant que l'enquête est en cours, les défenseurs des paradigmes en place ont habituellement de bonnes raisons, c'est-à-dire ni objectives ni pour autant arbitraires, d'adhérer à l'une ou l'autre (Boudon, 1990, p. 225). Par ailleurs, quelle que soit la force des raisons subjectives des protagonistes en présence, Kuhn a montré que les chercheurs en sciences naturelles cessent la discussion dès que les raisons deviennent objectives. Dès lors, le nouveau paradigme devient incompatible avec l'ancien.

La présence ou l'absence d'un paradigme capable d'étayer une tradition de science normale tranche la distinction entre une science et une préscience. Dans la mesure en effet où cette dernière se caractérise par un débat permanent sur ses fondements, chaque chercheur a sa propre théorie et part pratiquement de zéro pour justifier son approche (Chalmers, 1987). Dans cette perspective, force est de constater que le schéma kuhnien sied mieux aux sciences naturelles qu'aux sciences humaines et sociales. En effet, même si le mot paradigme est utilisé couramment pour décrire diverses approches ou diverses théories en sciences humaines et sociales, cela ne garantit pas le consensus de ses tenants. Par exemple, à l'intérieur même du mouvement psychanalytique, la prolifération des écoles qui proposent des grilles de lecture plus ou moins conciliables laisse finalement entendre que chaque analyste semble ne pouvoir s'en remettre qu'à sa propre intuition (Quillot, 1994).

Elle est scientifique, car le schéma explicatif qu'elle propose a maintes fois fait la preuve de son efficacité (p. 5). Elle est scientifique aussi parce qu'elle est publique. En science, le fondement des théories repose sur des observations reconnues et non sur des expériences personnelles subjectives prises individuellement. Dans ce sens, les observations de Darwin lors de son voyage sur le Beagle seraient restées sans conséquence pour la science si elles n'avaient franchi la sphère de son expérience personnelle. Elles ont acquis une valeur scientifique à partir du moment où elles ont été formulées et communiquées à d'autres chercheurs pour être utilisées et critiquées (Chalmers, p. 49). Par contre, lorsque le psychanalyste Case (in Shevrin, 1995) affirme d'une part que seule la méthode psychanalytique donne accès au fonctionnement intrapsychique et, d'autre part, que seuls le psychanalyste et l'analysé sont habilités à juger de la réussite ou de l'échec de la thérapie sans autre contrôle externe, il se situe en dehors de la science. On retrouve la même position chez les psychanalystes français des années soixante-dix. Lagache (1974, p. 217) affirme que la psychanalyse est une science exacte au moins pour parties, isolées ou unifiées, de ses résultats, l'apparence d'inexactitude venant principalement de l'énormité du matériel à traiter, de la surestimation et de la sous-estimation du fantastique. Que fait Lagache? Autoproclamer la scientificité de la psychanalyse à partir d'une description du fonctionnement interne de la cure analytique (Bouveresse, 1992).

En conclusion de cette partie, soulignons que Popper (1972) a débouché sur une épistémologie évolutionniste semblable à un schéma biologiste néo-darwinien du développement de la connaissance. Il en vient même à parler de «sélecion naturelle des hypothèses» pour décrire l'activité scientifique. Sa position lui permet en quelque sorte de rendre compte à la fois de la continuité et de la discontinuité entre la connaissance animale et la connaissance humaine. Si tout être vivant apprend par essais et erreurs, et si la vie même évolue par mutation et sélection, l'originalité de l'homme tient à ce qu'au lieu de subir les erreurs, il est capable de les rechercher (Bouveresse, 1981, p. 137). «De l'amibe à Einstein, la croissance de la connaissance est toujours la même. La seule différence entre Einstein et une amibe est qu'Einstein cherche consciemment à éliminer ses erreurs» (Popper, 1972, p. 261; 1981, p. 240-257). Qui plus est, le scientifique recherche délibérément l'erreur, c'est-à-dire qu'il tente lui-même de réfuter ses propres hypothèses. Alors que l'animal se limite à la connaissance subjective, c'est-à-dire qu'il a des attentes, innées ou apprises, équivalentes aux croyances de l'homme, l'originalité de l'homme réside dans sa capacité de théoriser ses croyances qui logent à l'extérieur de lui. Comme ses échecs théoriques ne le font pas mourir, l'homme peut mettre à l'épreuve ses théories et les faire évoluer en tant qu'indépendantes de sa personne. Le processus d'équilibration décrit par Piaget (1975), pour expliquer le développement cognitif de l'enfant, procède aussi d'un processus d'élimination des erreurs et partant, d'une sélection naturelle, permettant ainsi l'accroissement de la connaissance et la création constante de nouveauté. Notons enfin que l'analogie évolutionniste chez Popper revêt un sens littéral, et non simplement métaphorique (Richelle, p. 45).

 

Le relativisme cognitif

Sokal et Bricmont (1997) consacrent un chapitre au relativisme cognitif (c'est-à-dire qui se rapporte à la connaissance) en philosophie et sociologie des sciences et s'en expliquent aussi ailleurs (Bricmont, 1997b; Sokal, 1997b)[9]. Si le problème du relativisme est compliqué dans le domaine des sciences dures, il l'est encore plus dans le domaine des sciences humaines, surtout quand on prend en considération le glissement inévitable du relativisme cognitif au relativisme culturel.

Dans ce qui suit, j'essaierai de montrer que : 1) l'énoncé «tout est relatif» est faux au plan épistémologique; 2) plus on s'éloigne des sciences dures en direction des sciences «molles», l'énoncé peut avoir un certains sens; 3) au plan personnel, si l'énoncé peut se comprendre, son utilisation demeure dangereuse; 4) l'utilisation abusive peut entraîner des conséquences néfastes pour les individus et la société.

 

1.  «Tout est relatif !» : Faux au plan épistémologique

À partir des années soixante-dix, Bloor et Barnes (Bloor, 1990, 1991; Barnes et Bloor, 1981, 1986) ont développé ce qu'ils ont appelé un «programme fort» en sociologie des sciences. Les tenants de cette approche affirment que toutes les connaissances se valent. Ainsi, la science reste un mode de connaissance parmi d'autres au même titre que la magie, l'astrologie ou la religion. Dans cette cette perspective, la construction des théories scientifiques, soumises aux mêmes déterminants sociaux et idéologiques que les autres domaines des cultures humaines, se fonde sur des présupposés arbitraires, en fonction d'intérêts divers (sociaux, économiques, politiques, culturels) et indépendamment des raisons qu'ont les chercheurs de tenir quelque chose pour vrai. En conséquence, la démarche scientifique, vidée de son contenu et des résultats ne revêt plus que le statut d'une opinion parmi d'autres (Thuillier, 1997). Autrement dit, il n'y a pas de vérité, mais seulement des opinions; le «vrai» et le «faux» s'expliquent de la même façon, sociologiquement, puisque la validité d'un énoncé tient à l'opinion d'un individu et/ou d'un groupe social. La sociologie des sciences devient donc une théorie causale du contenu des connaissances scientifiques. Par exemple, une théorie scientifique pourrait être valable pour la culture américaine et non valable pour la culture africaine. Selon Irigaray, la vérification expérimentale des lois serait même fonction du sexe de l'expérimentateur[10]. Pourtant, la loi de la gravité s'applique bel et biendans tous les pays, sur tous les continents et pour tous les individus. Si quelqu'un en doute, on peut organiser quelques sauts sans parachute ![11]

Cette manière d'aborder la science implique une étrange conception du consensus. Pour les relativistes, le contenu des sciences n'est pas intrinsèquement vrai ou faux, mais dépend de l'accord des scientifiques entre eux. Qui plus est, un éventuel consensus ne résulte pas de la preuve, mais tient lui-même de preuve. Dans La science en action, Latour (1987/1995) essaie de montrer que les faits sont fondés sur un tel consensus intersubjectif à un moment donné; une telle définition se comprend pour ce qui a trait à la science en action (celle qui est en train de se faire), mais ne vaut pas pour la science (temporairement) constituée. Que la collecte des faits soit contextualisée, soit, mais cela ne devrait pas empêcher de les colliger en prenant tous les moyens actuels disponibles pour réduire au minimum l'arbitraire et le subjectivisme.  Faute de pouvoir «juger une théorie autrement qu'en évaluant le nombre, la foi et la puissance vocale de ses partisans, ce qui est particulièrement vrai dans les sciences sociales (...) alors la vérité se trouverait dans le pouvoir» (Lakatos et Musgrave, 1979, p. 93) et le progrès scientifique consisterait essentiellement à rallier le camp du plus fort. L'acceptation d'un relativisme pur et dur conduit directement à l'absence de critères pour évaluer le caractère scientifique d'une théorie.

Ai-je besoin de rappeler que l'activité scientifique n'est pas à l'abri des modes, des pressions sociales et des conduites de toutes sortes[12]. Que l'émergence, puis l'acception de théories mettent en oeuvre des choix, des présupposés ainsi qu'un ensemble de facteurs sociaux et historiques, soit, mais il faut aussi que ces théories soient approximativement vraies. Concéder que personne ne croit jamais uniquement parce que cela est vrai ne revient pas à affirmer que rien n'est objectivement vrai. De plus, admettre que la vérité n'est jamais le seul objectif visé n'empêche pas de considérer certaines méthodes meilleures que d'autres pour connaître un objet le plus objectivement possible. En cherchant à détrôner la science de sa position épistémologique privilégiée qu'elle occupe somme toute depuis peu et en la mettant du coup sur le même pied que les mythes, la superstition, l'astrologie, etc., le postmodernisme nie ipso facto que quête de la vérité objective constitue le but fondamental de la recherche (Bogohsian, 1997).

Enfin, les sociologues des sciences du programme fort ne sont-ils pas piégés dans une règle logique de base. En voulant fournir «une compréhension scientifique des formes du savoir» ne s'arroge-t-elle pas un statut privilégié? Puisqu'elle est une science, n'est-elle pas soumise aux idéologies et aux stratégies subjectives de ceux qui la produisent? Pour sortir de ce paradoxe, n'est-il pas nécessaire de miser sur des critères permettant d'opérer la meilleure distinction possible entre une bonne et mauvaise compréhension de la réalité que nous cherchons à cerner?

 

2.  Le relativisme «naturel» des sciences humaines[13]

Si le relativisme cognitif s'applique mal aux objets d'étude des sciences dures, il pourrait par contre paraître convenir tout à fait à ceux des sciences humaines et sociales vu l'hypercomplexité des objets concernés de même que la quantité de modèles et de théories qu'elles génèrent. De fait, il est difficile de trancher dans certains cas et il n'est guère surprenant, par conséquent, que plusieurs théories expliquent les mêmes faits. Par exemple, sur le plan clinique, lespalabres d'adolescents qui refont le monde peuvent être interprétés comme un mécanisme d'intellectualisation, ou comme une manière d'exercer de nouveaux instruments intellectuels (les schèmes opératoires formels), ou encore comme un comportement typique de l'adolescence selon qu'on se réfère à la psychodynamique, à la théorie piagétienne ou à une simple description du comportement (Larivée, 1980, 1997). Cependant, la pluralité des grilles d'interprétation peut laisser entendre que chaque intervenant tend à projeter la sienne sur ses clients. Prenons un autre exemple : les approches développementales de l'intelligence, dont celle de Piaget, ont bien montré que l'intelligence se développe de la naissance à l'âge adulte, tandis que l'approche psychométrique enseigne que l'intelligence est relativement stable. Là encore, l'affirmation de la stabilité du quotient intellectuel (QI) est toute relative. Il est vrai que si je connais le QI d'un enfant de 7 ans, la probabilité que le QI soit sensiblement le même à 14 ans est très élevée. Or, compte tenu de la manière dont le QI se mesure, il faut, pour que le QI reste stable, que l'intelligence ou à tout le moins les connaissances et la capacité de résoudre les problèmes inclus dans les tests de QI, se soient développées. Comme on peut le constater, en sciences humaines et sociales, les faits dépendent de la théorie.

Le constructivisme n'est jamais bien loin du relativisme et, à l'instar des relativistes, les constructivistes comptent aussi leurs radicaux et leursmodérés. À en croire les radicaux, la réalité objective n'existe pas, tout est pure construction sociale.

Deux exemples serviront à montrer qu'un constructivisme modéré peut faire bon ménage avec la notion de réalité objective. Le premier exemple met en évidence la nature constructiviste de l'incontournable genèse des systèmes normatifs de l'intelligence humaine élaborée par Piaget et ses collègues. S'il est vrai que chaque enfant reconstruit graduellement le réel pour lui-même, il serait faux de prétendre qu'il reconstruit un réel qui lui appartient en propre L'intérêt des travaux de l'école genevoise est d'avoir en quelque sorte balisé les normes de construction. Ainsi, hormis certains cas pathologiques, tout enfant normal maîtrisera les schèmes cognitifs nécessaires à son adaptation à la réalité, telles les notions de classification, de sériation, du nombre, de conservation, de temps, d'espace, de causalité. Ce n'est pas parce que les enfants d'un certain âge dessinent des cheminées penchées que les cheminées droites n'existent pas. Les représentations successives de la réalité qui jalonnent le développement cognitif de l'enfant ont un statut temporaire et l'objectivité prendra graduellement le dessus.

Le deuxième exemple concerne probablement le travail quotidien de tout psychothérapeute. Chacun d'entre nous se meut dans une double réalité : la réalité objective indépendante de soi et la réalité perçue, telle qu'on l'interprète, marquée au coin de nos opinions, de nos convictions, de nos conflits et de nos croyances construites au fil de notre histoire. Par exemple, qu'elles qu'en soient les raisons, un sujet dépressif tend à s'attarder davantage aux aspects négatifs des événements, ce qui alimente son sentiment d'être victime. De fait, il est plutôt victime d'une assimilation déformée (déformante) de la réalité qu'il a lui-même construite, oubliant en plus que ce ne sont pas tant les choses en elles-mêmes qui sont troublantes, mais dans la plupart des cas l'opinion qu'il s'en fait. Ainsi, confondre sa propre représentation de la réalité avec la réalité sans la soumettre au test de la réalité conduit tout droit à la plus totale confusion, à l'absence de points de repères et à l'effondrement des ponts si par malheur la représentation personnelle de l'ingénieur prime (ne correspond pas aux) sur les normes reconnues (nécessaires) pour la construction des ponts.

Que les individus reconstruisent la réalité en fonction de la représentation qu'ils s'en font ne change rien à la réalité objective. La quantiité d'eau présente dans un verre ne diminue ni n'augmente du fait que le pessimiste perçoit le verre à moitié vide et l'optimiste à moitié plein. Le respect des représentations de tous et chacun ne signifie pas qu'il faille pour autant les valoriser au détriment de la réalité objective.

 

3.  Au plan personnel, tout est relatif bien sûr, mais pas tout à fait

L'expression «tout est relatif», passée dans le langage courant, découle probablement de l'importance accordée à la liberté d'expression ainsi que d'une certaine forme d'individualisme. Cependant, si la liberté de pensée et d'expression se trouve garantie par des chartes, cela n'institue pas comme vrai ce que chacun considère tel. Si personne n'était tenu à justifier son point de vue sous prétexte que toutes les opinions se valent, la frontière entre système de croyances et système de connaissances, entre science et superstition serait carrément abolie. C'est ce qu'on appelle l'obscurantisme. En effet, prôner à tout crin le relativisme risque de conduire à des aberrations logiques dont celle de croire à tout et son contraire, ouvrant ainsi la porte au «n'importe quoi». Par exemple, comment concilier les deux dictons contradictoires suivants pour expliquer l'attirance entre deux individus : «qui s'assemble se ressemble» et «les contraires s'attirent».

Par ailleurs, l'analogie utilisée par Sokal et Bricmont entre l'enquête policière et l'enquête scientifique est d'autant plus intéressante qu'elle met en évidence la similitude entre la démarche scientifique et l'attitude rationnelle utile pour la résolution des problèmes quotidiens. Dans l'enquête scientifique, dans l'enquête policière et lors de la résolution de problèmes quotidiens, les mêmes méthodes d'induction, de déduction, de vérification sont utilisées. Les scientifiques essaient tout simplement d'être plus systématiques en utilisant des tests statistiques, en répétant les expériences, en effectuant des contrôles, ce qui augmente la précision des résultats scientifiques et de certaines enquêtes policières qui parviennent à dégager des preuves convaincantes[14].

 

4.  Les conséquences du relativisme

Le relativisme a des effets pervers sur la façon de penser en général et à plusieurs niveaux de la société.

 

Au plan social et politique

Favoriser l'obscurentisme n'est sûrement pas l'intention des postmodernes, mais ce n'est pas moins une conséquence de leur démarche. La confusion entre le vrai et le faux, le juste et l'injuste valide tous les comportements et toutes les idées, y compris le sexisme, le racisme, le totalitarisme, etc. En prétendant que la science est un discours comme les autres, une affaire de goût en somme, soumise aux seuls jugements esthétiques et autres valeurs sociales, au nom de quoi combattre les idées fausses en sciences humaines et sociales, les erreurs de jugement ou les horreurs de certains types de pouvoir, sur quel fondement proposer des alternatives valables aux problèmes de la société?

Le canular de Sokal aura au moins permis de mettre au jour l'hypocrisie des «révolutionnaires culturels» qui, tout en clamant la démocratisation de la pensée, s'adressent impunément à des initiés, ce qui les garde infiniment loin de la réalité quotidienne des individus.

Le postmodernisme américain est lié au mouvement du «multiculturalisme» dont l'un des objectifs vise à reconnaître les contributions des communautés culturelles historiquement négligées ou sous-estimées (Boghossian, 1996b). Cette noble cause s'est malheureusement embourbée dans le relativisme culturel doublé d'une attitude de rectitude politique qui interdit la critique de convictions culturelles délétères. Quelle règle de logique peut bien sous-tendre l'idée que le pouvoir en place ne peut critiquer les arguments des opprimés mais que ces derniers peuvent le faire? Au plan politique, cette règle du deux poids deux mesures peut rendre les gouvernements complices des pires horreurs et laisse tourner à vide  quiconque défend des idées progressistes (de gauche).

 

Au plan pédagogique

Au strict plan pédagogique, un relativisme sans nuances dévalue les normes élémentaires du travail intellectuel : rigueur, cohérence, vérification des informations, esprit critique, etc. Par exemple, un enseignement résolument relativiste peut conduire à confondre faits et connaissances. Enseigner que la rotation du Soleil autour de la Terre a été longtemps considérée comme un fait, subséquemment remplacé par un autre fait, à savoir la rotation quotidienne de la Terre autour du Soleil, c'est confondre faits et connaissances (Sokal et Bricmont, 1997). Autrement dit, la Terre ne tournerait autour du Soleil que depuis Copernic. Ces deux faits ne sont pas vrais... ou faux ou au choix. Sauf erreur, depuis la naissance du système solaire, ce qui est vrai, c'est que la Terre a toujours tourné autour du Soleil; la connaissance actuelle de ce fait ne change rien à la réalité antérieure à notre connaissance. La distinction entre un fait considéré comme vrai d'un fait vrai n'a rien d'aléatoire, mais avouons que les sciences humaines ou sociales gardent en cette matière un statut éminemment plus précaire que les sciences dures. D'où l'importance accrue d'y déployer un maximum de rigueur.

À se faire répéter que «tout est relatif» à propos de tout et de rien explique peut-être partiellement pourquoi et comment les intellectuels dénoncés par Sokal et Bricmont ont réussi à séduire ou à berner des générations d'étudiants qui au demeurant sont bien soulagés de se rendre compte que si les textes que leurs professeurs leur demandaient de leur apparaissaient incompréhensibles, leur capacité intellectuelle n'était pas en cause, il n'y avait tout simplement rien à comprendre.

 

Au plan culturel

La diversité culturelle commande le plus grand respect dans la mesure où elle enrichit le patrimoine mondial, ce qui devrait se traduire par une attitude d'ouverture. Les individus ont d'ailleurs intérêt à connaître et à comprendre les us et coutumes des uns et des autres pour vivre en meilleure harmonie. Cependant, une acceptation aveugle de certaines coutumes sous prétexte de respecter les différences culturelles gravement à l'éthique quand celles-ci comportent des conséquences néfastes. Ainsi, au nom du relativisme culturel, les pays d'acceil doivent-ils accepter, par exemple, la pratique de l'excision ou encore l'insalubrité qu'entraîne le culte des rats? D'autres cas illustrent combien plus subtilement un relativisme culturel à tout crin peut devenir nuisible. Pour n'en identifier que trois, prenons l'exemple des soi-disant biais socioculturels des tests de QI, puis la vision du monde des Zunis et, enfin, notre Guide ressources quant à la valeur des approches dites alternatives.

 

Les tests de QI sont-ils biaisés culturellement ?

L'une des attaques les plus virulentes contre les tests de QI traditionnels concerne d'éventuels biais socioculturels contre les minorités ethniques, particulièrement les Noirs américains. Pour qu'un test soit effectivement biaisé sur le plan culturel, il faut que la performance d'un groupe soit sur-estimée ou sous-estimée de manière systématique par rapport à un autre groupe ou que le score obtenu par un individu appartenant à un groupe donné ne signifie pas la même chose que le même score obtenu par un autre individu appartenant à un autre groupe. Par exemple, si le score à un test d'intelligence prédit la réussite scolaire des Blancs, mais non celle des Asiatiques, le test est biaisé en défaveur des Asiatiques et son utilisation serait alors contre-indiquée pour ce groupe ethnique. Or, les tests d'intelligence les plus couramment utilisés constituent de bons prédicteurs de la performance scolaire quel que soit le groupe ethnique[15]. L'ampleur du débat aux États-Unis a cependant débordé le domaine purement scientifique pour aboutir devant les tribunaux. De 1954 à 1981, Kaplan (1985) a recensé dix procès dans lesquels on a tenté de judiciariser la mesure de l'intelligence aux États-Unis. En vue de se conformer aux exigences de la «Public Law 94-142», des chercheurs ont mis au point des tests qui ne seraient pas discriminatoires aux plans racial et culturel lors de l'évaluation d'enfants handicapés mentalement.

Le SOMPA (System of Multicultural Pluralistic Assesment) mis au point par Mercer (1979) constitue un malheureux exemple de l'effet pervers de la sociologie de la connaissance. Préoccupé par la surreprésentation de certains groupes minoritaires dans les classes de handicapés mentaux éducables, Mercer (1979) propose une évaluation tripartite, soit médicale, sociologique et pluraliste, pour détecter d'éventuels troubles organiques, pour mesurer les performances et l'adaptation du sujet dans son propre groupe socioculturel de même que son potentiel d'apprentissage. Pour notre propos, considérons l'évaluation pluraliste.

Mercer utilise les items du WISC-R, mais se base sur des normes différentes. L'utilisation de normes uniques, selon elle, ne respecte pas l'hétérogénéité de la population et est par conséquent injuste pour les sujets des groupes culturels minoritaires car elles évalueraient moins leurs capacités que leur conformité à la culture du groupe majoritaire. Elle propose donc d'évaluer un enfant par rapport à d'autres sujets qui partagent les mêmes conditions socioculturelles au moyen de quatre échelles : la taille de la famille, la structure de la famille, le statut socio-économique des parents et l'acculturation urbaine. Le score brut aux quatre échelles est ensuite transformé selon des normes spécifiques pour trois groupes ethniques, les Blancs, les Noirs et les Hispanophones. Les scores ainsi obtenus sont ensuite introduits dans une équation de régression multiple, ce qui permet de substituer au QI calculé selon les normes du WISC-R un QIPEA (Potentiel Estimé d'Apprentissage). Sur cette base, plus un sujet est marginal par rapport à la culture dominante, plus son QIPEA sera élevé comparativement au QI. L'utilisation du QIPEA réduit donc sensiblement chez les minoritaires le nombre d'enfants considérés comme handicapés mentaux.

D'importantes critiques ont été formulées à l'endroit des fondements conceptuels et du caractère peu prédictif du SOMPA de même qu'à l'endroit de la sociologie de la connaissance impliquée.

Pour Mercer, connaître relève essentiellement un processus social et conséquemment, toutes les formes de connaissances se valent. Si l'on souhaite évaluer équitablement les capacités cognitives d'un sujet, on ne devrait les comparer qu'à celles de sujets présentant le même profil socioculturel. Ce raisonnement, apparemment logique, recèle deux erreurs dont la première a trait au réductionnisme. La sociologie de la connaissance prétend que le fonctionnement intellectuel est entièrement déterminé par les conditions sociales et culturelles. Outre le fait qu'une telle conception ne correspond pas aux données empiriques, elle ne rend pas compte de la grande variabilité des résultats aux tests d'intelligence des sujets appartenant à une même classe sociale ou à un même groupe ethnique. La sociologie de la connaissance semble se placer en outre en plein paradoxe: à la limite, un tel relativisme équivaut à nier l'influence de l'environnement, quelles que soient les conditions sociales et culturelles d'éducation puisque toutes les formes de fonctionnement intellectuel sont équivalentes. Or, dans la mesure où on accepte que le milieu influence l'individu, des milieux différents fournissent des opportunités différentes et, par conséquent, influencent différemment les fonctionnements intellectuels.

En vue d'évaluer la validité prédictive du QIPEA, Johnson et Danley (1981) ont constitué deux groupes d'enfants dont la moyenne et la dispersion sont les mêmes selon les normes du WISC-R. Un des deux groupes est socialement défavorisé sur la base des échelles socio-culturelles du SOMPA, ce qui implique que leur score est plus élevé au QIPEA qu'au WISC-R. On devrait donc s'attendre, selon l'hypothèse de Mercer, à ce que le QIPEA prédise mieux la réussite des apprentissages que le QI. Or, dans le cadre de cette recherche, ni le QIPEA ni le QI ne sont de bons prédicteurs de la réussite des apprentissages, soit de l'ordre de 0,45. Les données suggèrent que le SOMPA est aussi valide que le WISC-R.

Ignorer les différences pose aussi un problème éthique, car cela empêche l'éventuelle la mise en place de programmes destinés aux enfants défavorisés concourt, par conséquent, à élargir le fossé entre les classes sociales. En fait, comme le QIPEA ne constitue par un meilleur prédicteur de réussite scolaire que le QI (WISC-R), prôner son utilisation équivaut à tromper les parents sur les chances de réussite de leurs enfants (Sattler, 1988). Les manipulations statistiques pour passer du QI au QIPEA réduisent certes les inscriptions dans les programmes spéciaux d'éducation, mais ne changent pas les capacités réelles des enfants (Jirsa, 1983). (Voir Oakland, 1979, pour une recension des études qui ont utilisé le SOMPA.)

 

La vision du monde des Zunis

L'anthropologie n'est pas sans prêter elle aussi au relativisme «naturel» comme en témoigne le conflit entre deux visions de l'origine des populations amérindiennes : la conception scientifique appuyée sur des données archéologiques et  une autre offerte par des mythes créationnistes amérindiens. Selon l'explication archéologique, largement documentée, les premiers «Amérindiens» venaient d'Asie il y a dix mille ans par le détroit de Behring. Selon certaines explications amérindiennes, les Indiens vivent en Amérique depuis que leurs ancêtres ont émergé d'un monde souterrain peuplé d'esprits vers la surface du continent.

Un article paru en première page du New York Times du 22 octobre 1996 illustre les possibles dérives relativistes. Roger Anyon, un archéologue britannique, aurait déclaré : «la science est simplement une des façons de connaître le monde; ... (la vision du monde des Zunis) est aussi valable que le point de vue archéologique de la préhistoire». Comment deux théories contradictoires peuvent-elles être également valables? Il m'a toujours semblé que, selon le principe de non-contradiction, un mur ne peut pas à la fois être blanc et non blanc. Qu'un individu perçoive le mur noir et que j'en tienne compte lorsque je le côtoie, ne change rien à la blancheur du mur. De la même manière, on peut avoir des sympathies culturelles et défendre les revendications légitimes de ceux qui ont survécu à l'un des pires génocides de l'histoire sans accepter leurs mythes créationnistes (p. 196). En fait, alors que la méthode scientifique cherche à donner une description la plus précise possible de la réalité, le mythe zuni appartient à la croyance, au domaine de la pratique religieuse et de la constitution d'une identité culturelle (p. 144).

 

Le relativisme culturel du Guide ressources et de la médecine dite douce

Le relativisme cognitif débouche sur un scepticisme déraisonnable à l'égard de la valeur de la méthode scientifique et de ses résultats et sur une crédulité tout aussi déraisonnable à l'égard des pseudo-sciences. On ne peut pas mettre sur le même pied les supposées apparitions de la Vierge Marie, les «vérifications» astrologiques et l'existence de l'électron, des molécules ou de l'intelligence. L'irrationnalité sous toutes ses formes, alimentée par le programme fort du relativisme cognitif, n'est pas innocent sur le plan social. Alors que le scientisme —prétention de résoudre des problèmes difficiles avec des méthodes simplistes mais prétendument objectives — a beaucoup reculé, l'irrationnel, la superstition, le fanatisme religieux, la pensée magique et les croyances de toutes sortes semblent sans cesse progresser pour des raisons diverses et sans doute complexes. Dans tous les cas, il est irresponsable de vouloir réduire la démarche scientifique à une opinion de, plus alors qu'en valorisant l'objectivité et la vérification elle offre précisément la principale protection contre les idéologies et l'obscurantisme.

La vague grandissante des médecines dites douces et le recours aux approches alternatives, de préférence orientale et en opposition à la science dite «occidentale», défendues en autres par le Guide Ressources alternatives, découlent, plus ou moins consciemment d'ailleurs du relativisme culturel. Où est le progrès, lorsqu'on s'en remet à la médecine «occidentale» quand elle est indispensable tout en invitant le bon peuple à recourir au quotidien à la médecine parallèle ou autres vertus (superstitions) médicinales de quelque approche dont la pratique serait d'autant plus fondée qu'elle se perd dans la nuit des temps.

 

Culture humaniste et culture scientifique

Ce n'est pas d'hier que les deux cultures humaniste et scientifique éprouvent des difficultés de compréhension mutuelle. Dans le cadre de l'intervention psychosociale, le questionnement relatif aux relations recherche-intervention fait partie du paysage depuis quelques décennies (voir Larivée, 1986, 1990, 1997; Renou et Tremblay, 1979).

Dissipons d'abord un malentendu. Sokal et Bricmont reconnaissent que des scientifiques des sciences dures méprisent les sciences humaines et la philosophie, mais telle n'est pas leur position. «Loin de nous attaquer aux sciences humaines ou à la philosophie en général, le but de notre livre est d'encourager ceux qui font du travail sérieux dans ces domaines en critiquant des exemples manifestes de charlatanisme». Si les auteurs dénoncés «sont devenus des stars internationales pour diverses raisons sociologiques, et en partie parce qu'ils sont des maîtres du langage et peuvent impressionner leur auditoire grâce à une terminologie savante — scientifique et non scientifique —, alors notre livre n'est pas sans intérêt» (Bricmont et Sokal, 1997a, p. 5). «Et loin de vouloir mettre fin à une interaction entre les sciences physico-mathématiques et les sciences humaines, notre but est plutôt de souligner quelques conditions nécessaires à l'instauration d'un véribable dialogue» (Sokal et Bricmont, 1997, p. 186).

Ainsi, en vue de promouvoir un véritable dialogue entre les deux cultures, ils énoncent sept propositions (pp. 188-192) dont quelques-unes seront brièvement commentées.

·         Savoir de quoi on parle. Sans commentaire.

·         Tout ce qui est obscur n'est pas nécessairement profond. Sans commentaire.

·         La science n'est pas un «texte». Commentée précédemment dans la section sur les métaphores et les analogies où j'ai essayé de montrer que contrairement à la littérature et à la poésie, on ne peut pas en science indument jouer avec le sens des mots.

·         Ne pas imiter les sciences exactes. Richelle (1998) se demande comment débarasser les «psy» de leur fâcheuse fascination des sciences exactes, et particulièrement de la physique? Il est tout de même curieux que pour faire savant, certains chercheurs en sciences humaines et sociales se croient obligés de recourir aux sciences dites exactes. Par exemple, les intervenants psychosociaux n'ont nullement besoin d'invoquer le principe d'incertitude d'Heisenberg pour soutenir que «l'observation affecte l'observé» (Larivée, 1997). Ceux qui prennent des mesures au lieu de se fier uniquement à leur intuition savent fort bien que le caractère prédictif des sciences humaines est faible puisqu'ils présentent leurs résultats avec des seuils de probabilité. Plutôt que de se rabattre sur des approches encore moins rigoureuses pour palier à la difficulté d'obtenir des mesures exactes, ne devrait-on pas redoubler de rigueur méthodologique avant d'affirmer quoi que ce soit.

Enfin, si des chercheurs et des intervenants en sciences humaines et sociales singent les sciences dures, c'est en partie pour faire savant. Que les sciences exactes jouissent d'un immense prestige et remportent des succès évidents alors que les sciences humaines et sociales sont presque constamment en crise et tâtonnent beaucoup ne signifient pas qu'elles n'aient rien d'intéressant à dire (Côté, 1997). Si lesobjets d'étude en sciences humaines et sociales se laissent plus difficilement cerner, ils sont trop sérieux pour être traités avec désinvolture, et l'on s'attend à ce que les chercheurs et les intervenants en sciences humaines et sociales disent clairement ce qu'ils ont à dire. En revanche, si les sciences exactes doivent inspirer les sciences humaines et sociales, souhaitons que ce soit pour autre chose qu'alimenter une banque de métaphores arbitraires (Sokal et Bricmont, 1997). En bref, loin de vouloir séparer science et culture, on a tout intérêt à ce que la science fasse de plus en plus partie de la culture qu quotidien.

·           Contre l'argument d'autorité. La méthode de l'autorité comme moyen d'acquérir des connaissances consiste à accepter comme vrai ce que l'autorité dit sans chercher plus loin. Convenons qu'un même individu ne peut tout connaître en vérifiant tout. Toutefois les défenseurs des sciences humaines et sociales auraient intérêt, au lieu d'importer les concepts des sciences dures, de s'inspirer de leurs principes méthodologiques dont l'évaluation de «la validité d'une proposition en fonction des faits et des raisonnements qui la soutiennent et non de l'identité ou des qualités de la personne qui l'énonce» (p. 190).

·           Ne pas mélanger scepticisme spécifique et scepticisme général. Sans commentaires.

·           L'ambiguité comme subterfuge. Relire le dialogue entre Alice et Heumpty Deumpty (p. 5). Décider pour soi ce que veulent dire les mots permet évidemment d'éluder toute faille apparente du réel dans les raisonnements.

 

Comment en est-on arrivé là?

La question peut avoir plusieurs sens et s'adresser aussi bien à Sokal lui-même qu'aux éditeurs de Social Text. Dans le cas de Sokal, on connaît la réponse. Dans le cas des éditeurs de Social Text, la question est un peu plus vicieuse et la réponse pourrait être suggérée par David Lodge (    ) dont les romans sur les moeurs du monde universitaire sont éclairants, «il est impossible d'exagérer lorsqu'on flatte ses pairs». Or que fait Sokal dans cet article? Il feint pompeusement une allégeance aux thèses de ses futures victimes. Imaginez un physicien qui se rangerait de leur bord, il faut publier intégralement un texte qui réfute les accusations d'incompétence portées contre les chercheurs en «cultural studies» qui critiquent la science. Quelle aubaine pour Robins et Ross (1996a) qui ont d'ailleurs avoué en toute candeur qu'ils ont publié le texte de Sokal parce que c'était la première fois qu'un scientifique, un psysicien de surcroît, cherchait à utiliser les affirmations de la philosophie postmoderne pour développer son champ de recherche. Pourtant, Sokal avait parsemé son texte de contre-vérités scientifiques grossières, flagrantes pour tout étudiant en physique.

En somme, le canular de Sokal met en évidence une forme d'incompétence inouie des critères idéologiques peuvent supplanter les critères scientifiques au point que l'intelligibilité d'un texte ne soit plus considérée comme pertinente pour accepter ou refuser un argument.


 

L'AFFAIRE SOKAL

 

 

 

 

  Lecteurs

 

  Téléphone

 

  Envoi

 

  Réception

 

  Bégin, Rachel

  Blais, Jean-Guy

  Boucher, Francine

  Bourgeault, Guy

  Gingras, Yves

  Lapointe, Yvon

  Leclerc, Gervais

  Normandeau, Sylvie

  Parent, Sophie

  Piersens, Michel

  Poirier, Marc

  Quiviger, Andrée

  Simoneau, Michael

  St-Laurent, Muriel

  Thiriart, Philippe

  Théoret, Manon

  Thouin, Marcel

  Van der Maren, Jan-Mariie

 

  450  468-4149

           343-7527

  450  630-4338

          343-5986

 

  450  430-1157

 

          343-2533

          343-2517

          343-6213

  514  931-3142

  514  323-4045

 

 

  450  646-3230

          343-5606

          343-7285

          343-7640

 

 

 

 


«L'affaire Sokal», les retombées d'un canular.

 

Ce qui est désormais convenu d'appeler «l'affaire Sokal» constitue une démonstration de l'utilisation abusive des concepts des sciences «dures» par un certain nombre de chercheurs et de cliniciens en sciences humaines et sociales. De plus, force est de constater que pour un large éventail d'entre eux, l'attrait pour les sciences «dures» se situe plus au niveau du vocabulaire que de la méthode ou de l'attitude scientifique. Cet atelier comprend trois volets. Je présenterai d'abord la nature du canular, les motifs de son auteur et les remous qu'il a suscités dans la  communauté scientifique. Le deuxième volet sera consacré à la présentation d'exemples de l'imposture intellectuelle des philosophes et psychanalystes dénoncés par Sokal; ce sera alors l'occasion de démonter les mécanismes de cette imposture. Au cours du troisième volet, j'essaierai de montrer que, à vouloir trop imiter les sciences dures, les sciences humaines courent le risque de n'avoir de sciences que le nom. Je tenterai, du même coup, de comprendre pourquoi des chercheurs en sciences humaines éprouvent le besoin de singer les sciences dures.


  « L'affaire Sokal » : les retombées d'un canular

 

 

 

 

PLAN

 

 

 

 

1 ère partie : Le canular

 

.     Pourquoi un tel canular?

.     Un immense éclat de rire                                                                                           (encart 1)

.     Les imposteurs et leurs impostures

           

 

2e partie : Les réactions

 

.     Quelqus affirmations gratuites et autres arguments ad hominem                            (encart 3)

                                                                                                                                        (tableau 1)

 

.     Des objections mieux justifiables, mais qui ne tiennent pas la route

            -     Le caractère marginal des citations

            -     La question des compétences

            -     L'abus de confiance

 

 

3e partie :

 

.     Métaphores et analogies                                                                                            (encart 4)

            -     Faut-il cloisonner les concepts                                                                      (encart 5)

            -     Metaphors of Mind

            -     La métaphore évolutionniste

 

.     Le relativisme cognitif

            -     «Tout est relatif !» Faux au plan épistémologique

            -     Le relativisme «naturel» des sciences humaines

            -     Au plan personnel, tout est relatif bien sûr, mais pas tout à fait

            -     Les conséquences du relativisme :

                        .     au plan social et politique                                                                   (encart 6)

                        .     au plan pédagogique

                        .     au plan culturel : - Les tests de QI sont-ils biaisés culturellement?

                                                         - La vision du monde des Zunis

                                                         - Le relativisme culturel du Guide Ressources

                                                        

.     Culture humaniste et culture scientifique

 

 

Conclusion : Comment en est-on arrivé là?

 



[1]  Traduit en français, l'article apparaît en appendice (pp. 211-252) de l'ouvrage de Sokal et Bricmont, Impostures intellectuelles.
[2]  Le rire, voilà ce qui manque tant aux défenseurs d'idéologies et de croyances de toutes sortes. Le rire a ceci de salutaire et d'irremplaçable qu'il franchit allègrement les frontières idéologiques (Klein, 1997). Avez-vous souvent vu rire un dictateur? «Un immense rire pantagruelique et rien d'autre : voilà ce que le débat «fin de siècle» auquel la farce d'Alan Sokal continue de donner lieu aurait dû provoquer» (Salomon, 1997, p. 15). Notons ici que ce qui rend le canular encore plus drôle, c'est que les parties les plus comiques n'ont pas été écrites par Sokal, ce sont des citations des maîtres qu'il flatte sans vergogne.
[3]  Comme 56,6% du chapitre consacré à Lacan sont des citations (voir tableau 1), le lecteur comprendra que je limite les extraits lacaniens pour ne pas ajouter à un texte déjà trop long.
[4]   Mettre une note sur les Lumières
[5]  À la suite de la publication en 1981 de La catéchèse scolaire, un écueil au développement cognitif, un collègue, ami et fervent croyant d'un Département de Psychologie, avait publié une critique de mon texte s'échelonnant sur trois numéros de la revue L'Église de Montréal (1982). Au lieu de critiquer l'article publié dans la Revue des sciences de l'éducation (vol. VII, no 1), il avait utilisé un document de travail en circulation pour commentaires et suggestions avant publication. Lorsque je lui demandai pourquoi il n'avait pas utilisé la version publiée, il me répondit en toute bonne foi : «la vérité passe avant l'amitié»!
[6]   Serait-il utile de rappeler ici que Stanley Fish est le directeur exécutif des Presses de l'Université Duke qui publient Social Text?
[7]   Les évaluateurs ne connaissent pas le ou les auteurs de l'article et ceux-ci ne connaissent pas les évaluateurs.
[8]   Le poète est un as des compétences sémantiques (signification des mots), phonologiques (les sons des mots et leur musicalité), syntaxiques (règles grammaticales) et pragmatiques (les emplois que l'on peut faire du langage).
[9]   Voir également «Tout est relatif? Ça dépend, puisque tout est relatif» (Larivée, 1997, p. 12-15).
[10]  «L'équation E = Mce est-elle une équation sexuée? Peut-être que oui. Faisons l'hypothèse que oui dans la mesure où elle privilégie la vitesse de la lumière par rapport à d'autres vitesses dont nous avons vitalement besoin. Ce qui me semble une possibilité de la signature sexuée de l'équation, ce n'est pas directement ses utilisations par les armements nucléaires, c'est d'avoir privilégié ce qui va le plus vite [...]» (Irigaray, 1987b, p. 110).
[11]   Un russe tente actuellement de remettre en question la loi de la gravité - voir Courrier international.
[12]   Actuellement, en sciences humaines et sociales, j'ai plus de chances de voir un projet de recherche financée s'il porte sur un thème valorisé socialement; par exemple, le décrochage scolaire, les effets de la maternelle à trois ans sur...
[13]  Sous-titre inspiré de Sokal et Bricmont, 1997, p. 195.
[14]  Ainsi, dans l'enquête policière, «au moins dans certains cas, presque personne ne doutera, en pratique, qu'on a réellement trouvé le coupable. Il y a parfois ce qu'on appelle des «preuves» : l'arme du crime, des empreintes digitales, des aveux, un mobile, etc. Toutefois, le chemin de l'enquête peut en général s'avérer assez complexe : l'enquêteur doit prendre des décisions (sur les pistes à suivre, sur les preuves à chercher) et tirer des conclusions provisoires, dans des conditions d'information incomplète. Soulignons que presque toute enquête revient à inférer l'inobservable (le crime) à partir de l'observable. Et il existe des inférences rationnelles et irrationnelles ou, pour nuancer, des inférences plus rationnelles et moins rationnelles. L'enquête peut avoir été mal menée, ou même les soi-disant «preuves» peuvent tout simplement avoir été forgées par la police. Mais il n'y a pas moyen de décider a priori, indépendamment des circonstances, ce qui distingue une bonne d'une mauvaise enquête. Personne ne peut donner une garantie absolue qu'une enquête policière a donné le bon résultat. De plus, personne ne peut écrire un traité définitif sur La Logique de l'enquête policière. Néanmoins, et c'est là l'important, personne ne doute que, pour certaines enquêtes au moins (les meilleures) le résultat obtenu corresponde vraiment à la réalité. Par ailleurs, l'histoire nous a permis d'élaborer certaines règles pour mener une enquête : plus personne ne croit à l'épreuve du feu et l'on se méfie des aveux obtenus sous la torture. Il faut comparer les témoignages, procéder à des confrontations, chercher des preuves physiques, etc. Même s'il n'existe pas de méthodologie fondée sur des raisonnements a priori, indubitables, les règles mentionnées ci-dessus (et bien d'autres) ne sont pas arbitraires. Elles sont rationnelles et fondées sur une analyse détaillée de l'expérience antérieure. À nore avis, ce qu'on appelle la «méthode scientifique» n'est pas radicalement différente de ce genre de démarche» (Sokal et Bricmont, 1997, p. 59-60).
[15] Un texte est actuellement en préparation sur le sujet en collaboration avec un étudiant au doctorat. Jusqu'à maintenant, contrairement à la croyance populaire véhiculée à qui mieux mieux dans les médias, nous n'avons pas encore trouvé de recherches sérieuses qui montrent que les tests d'intelligence, tel le WISC soient biaisés culturellement.