L’affirmation bright : un geste politique

 

Daniel Baril

 

Au début des années 80, des libres penseurs avaient créer à Montréal le Comité d’abjuration de la religion catholique romaine. Le but de ce comité était d’inciter tous ceux qui ne se considéraient plus comme catholiques à signifier, auprès des archevêchés concernés, qu’ils rejetaient officiellement le catholicisme et l’engagement que leurs parents avaient pris pour eux à leur naissance.

Plusieurs personnes trouvaient une telle démarche inutile et presque ridicule. Elles ne voyaient pas l’utilité de se démarquer de façon aussi explicite d’une religion qu’elles trouvaient moribonde et sans signification. On nous regardait alors comme de bizarres personnages.

Pourtant, cette invitation à rompre formellement avec une religion forçait la réflexion sur l’état des convictions de chacun et renforçait, une fois le geste d’abjuration posé, la conviction et l’identité athées. L’abjuration devenait ainsi un rituel, un geste d’affranchissement et d’affirmation de ses convictions.

Une autre raison militait en faveur de ce geste. Dans le débat sur la déconfessionnalisation scolaire, l’Église catholique prétendait représenter 80 % de la population québécoise. Le fait d’avoir été baptisé était donc utilisé à des fins politiques pour maintenir un système scolaire inique, dépassé et sans véritable lien avec la réalité sociologique. En abjurant, non seulement manifestions-nous notre rupture d’avec le catholicisme de notre enfance, mais nous empêchions l’Église catholique de parler en notre nom et de prétendre nous représenter.

C’est pour faire valoir cette vision des choses que j’écrivais alors dans le bulletin du Mouvement laïque québécois que l’abjuration était un geste politique.

Aujourd’hui, la même situation se présente avec le mouvement des brights. Alors que bien des gens ne voient pas l’utilité ni la nécessité d’une telle formalisation de ses convictions, l’affirmation bright vise à donner une visibilité aux athées à l’heure où le discours dominant tenu par les Solange Lefebvre et Guy Durant condamne au vide existentiel ceux qui ont rompu avec la religion. En adhérant au mouvement (il suffit de mettre son nom sur un registre), nous nous donnons également une identité formelle et un réseau d’appartenance international. Nous affirmons que nous sommes vivants, heureux, libres et en santé.

Plus les athées s’afficheront et exprimeront sans honte et sans peur leur conviction, moins on pourra nous ignorer dans les débats sociaux, politiques et philosophiques. L’affirmation bright devient donc un geste politique qui nous sort du ghetto de l’anonymats et de la réclusion dans laquelle les tenants de la rectitude politique voudraient nous astreindre.

Bien que le choix du terme brights ne soit pas exempt de critique, c’est ce mouvement qui actuellement est le plus dynamique et qui donne le plus de visibilité aux athées. Il faut donc mettre de côté les objections linguistiques ou les divergences sur les divers sens que peut prendre le terme et joindre les rangs pour former un mouvement fort. C’est dans les sillons tracés par de tels mouvements que les athées passent à travers les siècles de culture dominée par les croyants.

Bien qu’il soit demeuré marginal, le mouvement d’abjuration des années 80 a été suivi par suffisamment de renégats (quel vilain mot!) pour inquiéter la hiérarchie catholique qui a fini par chercher à dissuader les libres penseurs de renoncer à leur appartenance et à leur identité catholiques. Si tous les athées et incroyants du Québec se donnent le mot et adhèrent aujourd’hui à l’affirmation bright, nous aurons posé une autre pierre dans l’édifice de la libre pensée en perpétuelle construction.